« Ce n’est pas le message qui m’intéresse, c’est le langage » : les peintures-sculptures de Don Mateo

Par Michel Fily, 17 mai 2019

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Street Artiste érudit et diligent, Don Mateo impressionne autant par l’incisivité de ses portraits découpés que par la profondeur de ses réflexions. Après avoir longtemps peint ses célèbres visages de femmes sur les murs, il crée aujourd’hui des négatifs de pochoirs qu’il sculpte et met en abime ou en lumière. Urban Street Art Urbain l’a rencontré à l’occasion de son exposition « Portrhands » à l’Epicerie Moderne, inaugurée en partenariat avec le festival Peinture Fraiche. Portrait d’un acteur-penseur de l’art urbain.  

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Bonjour Don Mateo, peux-tu te présenter aux lecteurs ?

Je suis originaire du Jura. J’ai fait mes études aux Beaux Arts, jusqu’en 2003. Après ma formation académique, je suis parti vivre à l’étranger, en Espagne, en Suède, à Copenhague, au Danemark. Je ne suis venu à Lyon pour y créer qu’en 2010. J’ai commencé par peindre sur toiles et accumuler les tableaux. J’avais des peintures partout dans ma maison. Mais je me suis rendu compte que l’échange avec le public me manquait. C’est pour cette raison que j’ai commencé à peindre au-dehors. Au début, je collais de petites choses, des portraits à droite à gauche. Puis un peu plus, un peu plus haut, un peu plus grand… La pratique urbaine a été une véritable découverte au début des années 2010, un boulevard à explorer…

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J’ai, dès le départ, orienté ma recherche autour de la représentation de la figure associée à l’espace urbain, à la fois sur toiles et sur murs, de manière cyclique. L’un nourrissant l’autre. Ce que j’aime c’est peindre ; sur toile, sur bois, sur mur, je suis très libre avec cette envie. Il y a eu des périodes où je ne voulais faire que de la rue. Puis d’autres où je voulais travailler sur supports. Je ne me contrains pas. Mon atelier est situé sur les pentes de la Croix-Rousse. Je l’ai intégré il y a cinq ans.

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Quel a été le principal déclencheur de ton envie de créer dans la rue ?

Elle répondait essentiellement à mon besoin de liberté et au désir d’être totalement indépendant. Cela peut sembler contradictoire avec le caractère illégal du Street Art, mais la rue m’a bel et bien offert une forme de liberté, dans la mesure où avec elle je n’étais plus obligé de passer par une galerie ni par une salle d’exposition – avec toutes les contraintes que cela implique – pour mener à bien mes projets. J’ai pu ainsi partager mon travail de manière immédiate et directe avec le public, sans intermédiaires ni sans rien devoir à personne. Avant le Street Art, lorsqu’un artiste avait une idée, il fallait la présenter aux galeristes, aux lieux d’exposition, et il fallait les séduire, vendre son projet. C’est quelque chose que je ne sais pas faire et que je n’aime pas faire. Je me suis affranchi de cela grâce à la rue. Une des principales composantes du Street Art, selon moi, c’est avant tout la liberté. Ensuite, c’est un espace de création infini. Je joue avec les murs, avec leurs grains, avec les couleurs des revêtements… Enfin, il y a un aspect ludique, dans cette forme d’art, lié selon moi à l’enfance. Nous avons tous tapissé nos chambres de dessins, de posters, lorsque nous étions plus jeunes. Le Street Art, c’est la même chose à plus grande échelle. Tu commences par ton quartier, puis, progressivement, ta ville devient ton espace de jeu… J’ai aussi peint à Paris, en Amérique latine, en Jordanie…

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Comment ta technique a-t-elle évolué ?

J’ai toujours travaillé le portrait, mais je suis passé du pochoir au papier découpé puis peint. C’est une sorte de pochoir à l’envers. Et en relief. Cette évolution est advenue parce que j’étais arrivé au bout de ma technique et qu’il me manquait quelque chose. Il me manquait du geste et de l’âme. Le pochoir gomme l’imperfection et empêche l’accident. Il permet, certes, de pouvoir peindre rapidement quelque chose d’efficace, mais pour moi qui viens du dessin, il lui manque l’aspect « instinctif ». Mon premier portrait en papier découpé date d’il y a quatre ou cinq ans. Le postulat est celui de « contredire » le pochoir. D’y faire ressurgir le mouvement, le dessin, l’accident, de conserver aussi ce que l’on jette habituellement. Et puis, jouer avec la lumière, avec les pleins et avec les vides. Je distancie légèrement les découpes de leurs supports, pour créer un effet d’ombre et de profondeur. L’acte de création interagit avec le découpage. C’est un peu comme un deuxième dessin, au scalpel. Et puis ce sont des pièces uniques, contrairement aux oeuvres faites au pochoir.

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Tu peins principalement des femmes…

Ce qui centralise mon travail, c’est le portrait, la figure. Principalement la figure féminine. Chaque pièce est différente et chacune possède une émotion qui lui est propre. C’est un langage, une recherche perpétuelle. On pourrait croire à un aspect systématique, mais ce n’est pas du tout le cas. Je travaille les émotions, les regards. En ce moment j’utilise des mains pour travailler le mouvement et la ligne. Le portrait, c’est un prétexte, en fait. Ce qui m’intéresse c’est la courbe, la couleur… Je trouve dans le motif féminin beaucoup plus d’informations intéressantes que dans le motif masculin. Mais cela reste un motif. Cézanne disait qu’il peignait un modèle comme il peignait une pomme. Pour moi, c’est un peu la même chose. Je trouve plus d’informations dans les motifs féminins, entre autres, parce qu’elles ont des cheveux, et que le cheveu me permet de travailler la ligne.

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Tes œuvres portent du blanc, du noir, du rouge. Un petit nombre de couleurs, mais très contrastées…

C’est pour aller a l’encontre de ce que l’on trouve ailleurs. Le graffiti est souvent saturé en couleurs. J’avais l’envie de faire l’inverse, d’épurer et de laisser respirer l’œuvre. Le vide est très important dans mon travail. Mais ce n’est pas du vide, c’est une respiration, pour que l’œil circule… Je peins principalement avec des couleurs primaires, qui sont souvent là pour apporter de l’âme aux personnages. Ces couleurs posées sur la toile ou sur le mur me permettent de « contredire » un peu le papier découpé, de créer du relief. La ligne est posée de manière hyper instinctive, pour qu’elle devienne une sorte d’ADN de mon personnage. Comme une empreinte, comme l’âme, qui sont uniques…

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Quel message souhaites-tu transmettre aux personnes qui découvrent tes œuvres ?

Ce n’est pas le message qui m’intéresse. Je ne dis pas que je ne veux rien transmettre au public. Mais je ne veux pas le contrôler. Après de nombreuses recherches, j’ai réalisé que ce qui m’intéresse, ce n’est pas le message, mais le langage. C’est fondamentalement différent. J’ai compris il y a peu que c’est une erreur de se focaliser sur le message. Les messages, il n’y en a pas cent cinquante milles. L’art, ça parle d’amour, de la vie, de la mort, de religion, de sexe… Prenons l’histoire de l’art : ce que l’on retient principalement aujourd’hui d’un peintre comme Picasso, ce ne sont pas ses messages, c’est son langage. Quel est le message des « Demoiselles d’Avignon » ? La prostitution ? Non, il n’y a pas de message. Ce qui est important dans ce tableau, c’est le cubisme !

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Et s’il y a message, il doit servir le langage ?

Absolument. Sinon c’est de l’illustration. L’œuvre n’est là que pour illustrer un propos. Faire de l’art, c’est créer quelque chose qui nous échappe. Léo Ferré disait : « moi quand j’écris je ne sais pas d’où ça me vient. Ça me tombe dessus, ce n’est pas moi qui écrit, c’est ma main ». Je ressens la même chose lorsque je crée. Lorsque je découpe et à toutes les étapes de ma création. Si j’ai une idée trop précise de ce que je veux faire, le résultat est généralement mauvais. Mais lorsque je laisse aller mon esprit, lorsque je « laisse faire », sans me poser de questions, il se passe toujours des choses très intéressantes et qui me surprennent.

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Tu as commencé à faire des monochromes…

Ce sont des pièces récentes, pas tout à fait monochromes, plutôt noires sur gris anthracite. L’objectif était celui de questionner la lumière, en me se rapprochant des problématiques de Soulages… De « déranger » le regard et que le spectateur fasse l’effort de retrouver la ligne, de la recomposer, d’aller chercher les formes, qui sont d’ailleurs proches de l’abstrait pour ces oeuvres nouvelles. Il y a des regards qui y sont cachés. Il faut prendre le temps de les observer… Ce sont les prémisses d’une nouvelle étape, dans laquelle j’ai envie d’emmener ce portrait, depuis quelque chose d’hyperfiguratif vers quelque chose de plus proche de l’abstrait. Cela déçoit malheureusement une certaine partie du public, celle qui aime être rassurée, voir ce qu’elle peut reconnaitre. Dans l’art urbain, lorsqu’une oeuvre plait, tout le monde veut voir sa copie partout. Je trouve ça dingue que les gens soient surpris quand un artiste évolue…

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Quelles sont tes inspirations ?

Il y en a plusieurs. Je n’ai pas de référence particulière en termes d’artistes urbains. Je citerais plutôt des artistes classiques, ceux qui guident depuis toujours mon travail. Ceux qui me réconfortent quand je suis dans le doute. Parmi ceux-là, il y a Georges Brassens, que ce soit ses textes ou ses pensées… Il fait partie de mes piliers. Chez les plasticiens, il y a, bien sûr, les peintures d’Alberto Giacometti, où se retrouve cette notion de mouvement et de ligne. Gérard Fromanger, moins connu, est un artiste français issu de la figuration narrative, dans les années soixante, et qui a aujourd’hui beaucoup évolué. Il travaille la photosynthèse, des photos qu’il projette et sur lesquelles il peint. Il utilise la photo comme base pour en tirer l’essence. Aujourd’hui il travaille la ligne… Il y a des artistes dont je suis « fan », comme Mark Rothko et ses abstractions, qui sont des travaux sur l’accident, sur la vibration de la couleur, non contrôlée et non maitrisée. Il y a Pierre Soulages, évidemment. Il y a Robert Rauschenberg, dans les années 1960, qui transformait ses peintures en sculptures, comme sa pièce la plus connue, où un aigle empaille est posé sur la peinture. Ma peinture elle aussi est a mis chemin entre la peinture et la sculpture, d’une certaine manière. Elle n’est ni peinture, ni sculpture, elle est les deux à la fois, elle n’est aucune des deux. Le maitre Giacometti, a donné une grande interview cinq ou six ans  avant de mourir, dans son atelier, lors de laquelle il a expliqué, avec son accent italien : « je sculpte, ces hommes en marche, ces personnages, et je me dis : un jour je vais trouver… Pour l’instant je cherche ». Il a dit ces mots alors que  sa carrière était depuis longtemps établie. Alors qu’il était à la fin de sa vie, il doutait encore. Cette phrase est un garde-fou important à mes moments d’incertitude. Si ce génie a cherché toute sa vie comme je cherche, alors je suis plutôt en bonne compagnie…

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Que penses-tu de l’évolution du Street Art ?

C’est la suite de l’art contemporain. Je veux dire que c’est un mouvement à part entière. Et ce qui est formidable, c’est que c’est le premier mouvement de toute l’histoire de l’art qui soit apparu simultanément dans le monde entier. Les naissances des grands mouvements artistiques ont toujours été liées à des situations économiques dans certains pays ou sur certains continents. Le surréalisme à Paris et en Europe, le Pop Art aux états unis… On ne peut pas dire cela pour le Street Art, parce qu’on a trouvé, dès le début du mouvement, des Street Artistes au fin fond de l’Australie, dans le Jura, en Irlande, au Liban… Quant à ses origines, peut-on réellement comparer les murs de Diego Rivera et les premiers tags de Jean-Michel Basquiat ou de Taki 183 ? Le mouvement est peut-être né à New York avec les gangs, mais on peut aussi remonter jusqu’aux grottes de Lascaux.

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Où en es-tu de ton art et de tes projets ?

Je suis parti très récemment en Jordanie en résidence, pour un festival d’une dizaine de jours, le « Baladk Project » à Amman. Nous étions six artistes internationaux, une Suédoise, des Colombiens, des Allemands, principalement des Européens. À mon retour, j’ai fait un mur à Peinture Fraiche et j’ai aussi animé un Workshop à l’Epicerie moderne, en partenariat avec le festival. Je vais prochainement réaliser la nouvelle Marianne de la ville de Chenôve, près de Dijon. Il s’agit d’une façade qui va devenir le symbole de la ville. C’est une Marianne moderne et métissée qu’une foule peinte vient construire. On ne sait pas si son bonnet est un bonnet phrygien ou un simple bonnet en laine… Ce projet devrait s’achever pour les journées du Patrimoine, en septembre 2019.

59840335_2457609854273688_5788403626128965632_n.jpgSi j’étais le génie de la lampe d’Aladin et que tu pouvais exhausser trois vœux, lesquels seraient-ils ?

Je n’ai pas la folie des grandeurs. Je voudrais simplement continuer à garder la passion… Mon rêve a toujours été celui de faire ce que j’aime, peintre, et de le faire du matin au soir. Mon souhait est que cela continue. Je voudrais peindre partout dans le monde. J’aimerais peut-être publier un livre, j’écris beaucoup en ce moment, j’ai plein de carnets, c’est un moyen d’expression qui me plait, mais qui reste pour l’instant intime. Ça me plairait d’illustrer mes réflexions d’artiste avec des images de mes peintures. On n’a pas souvent l’occasion de parler d’art, en tant qu’artiste urbain. C’est assez rare…

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Y a-t-il une question que je ne t’ai pas posée et à laquelle tu aimerais répondre ?

Ce qui me parait primordial, c’est ce questionnement du langage et du message. Pendant des années, j’ai perdu de l’énergie du temps à essayer de trouver des messages et j’ai mis du temps à réaliser que je faisais fausse route. Il ne faut pas penser au message, il faut penser au langage et le message doit venir servir ce langage. C’est ma vérité, ce n’est peut-être que la mienne, mais c’est elle qui nourrit désormais mon art.

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